Comment qualifier la qualité d’un dialogue ? Est-ce qu’elle tient à sa justesse — cette notion qui donne l’illusion d’une conversation réelle — à sa fluidité dans le récit ou encore à ce qu’elle dévoile des personnages et de l’intrigue ? Un “bon” dialogue est un concept d’écriture hautement subjectif qui, pourtant, revêt un sens évident chez chacun, lecteur ou auteur. Cela peut tenir à sa sensibilité individuelle mais, tout de même, certains critères que l’on pourrait qualifier d’objectifs permettent d’assurer une adhésion minimale aux dialogues que l’on écrit. Et, de fait, certaines méthodes existent pour aider les auteurs en devenir à élaborer leurs meilleurs dialogues. 

La méthode Hemingway : écrire un dialogue comme on parle à un mur

Cette méthode n’a rien d’officiel, nommée en hommage à l’un des écrits d’Ernest Hemingway dans lequel est réalisé une magistrale démonstration de ce que peut être un “bon dialogue”. Dans sa nouvelle Paradis Perdu, Hemingway met en scène un couple dont la préoccupation, en filigrane, est celle d’un avortement. 

Dans leur échange, la justesse du dialogue vient notamment de cette impression qu’ils ne s’écoutent pas. L’homme répète encore et encore que l’affaire est simple, qu’elle est en capable, sans entendre les doutes qu’émet la femme. 

C’est mettre le doigt sur une réalité quotidienne des échanges humains : nous nous écoutons rarement, même dans les conversations importantes, car nous nous concentrons avant tout sur ce que nous avons à dire. Il s’agit surtout de convaincre l’autre. Faire ressortir cela dans ses dialogues garantit une justesse qui connecte l’écrit au réel, dans les malentendus, les quiproquos et le manque d’écoute qui caractérisent les hommes et les femmes chaque jour. 

Pour parvenir à un tel résultat, il s’agit d’abord d’écrire les répliques du premier protagoniste, toutes à la suite les unes des autres, à part, puis celles du second protagoniste, à part également. La seconde étape consiste à réunir les deux ensembles de répliques pour les assembler et les remodeler de manière à construire l'échange, tout en conservant cette impression de “dialogue de sourds”. Cette méthode convient à merveille pour des disputes, des chantages, des conversations difficiles, ou encore des révélations.

La méthode Cormac McCarthy ou l’économie du mot dans le dialogue

Autre méthode : celle de réduire ses dialogues à l’essentiel. Cette notion est tirée du livre La route de Cormac McCarthy, dans lequel un père et son fils traversent une Amérique post-apocalyptique. Les dialogues sont à l’image de l’environnement dans lequel ils évoluent : dénués de toute fioriture, l’essence de la langue où les réponses sont courtes et les échanges brefs. Où chaque mot compte et contient une profondeur qui sert à la fois l’intrigue et le développement des personnages. 

Tout est dit en quelques mots seulement, il s’agit donc de privilégier la qualité à la quantité, plus encore que d’habitude. Dès le premier jet, il faut accepter de passer du temps sur un dialogue qui n’aboutira peut-être qu’à quelques lignes. Mais quelles répliques !

Alléger ses dialogues et miser sur l’effet de surprise 

D’autres méthodes existent évidemment pour écrire de bons dialogues. Probablement autant qu’il existe d’auteurs. L’une d’entre elles implique de lancer son dialogue par une phrase saisissante, qui suscite à la fois la surprise et le suspense. Pour le lecteur, cela revient à sauter d’un train en marche : il faut alors quelques instants, quelques répliques, pour se stabiliser, se remettre du choc et comprendre peu à peu où l’on se trouve. La dynamique impulsée permet de porter le dialogue dans une scène où l’action est intense, de propulser le dialogue par un démarrage en trombe pour embarquer avec soi, lecteur, personnages, et récit. 

De toutes ces méthodes, améliorer ses dialogues revient souvent, dans un premier temps, à les alléger d’ajouts et de précisions sur la manière de s’exprimer des protagonistes, le lieu dans lequel ils se trouvent ou encore des détails inutiles sur leurs pensées et leurs sentiments. Des choses que leurs phrases elles-mêmes doivent suggérer et faire passer au lecteur. 

Mon expérience d’auteure en devenir

Les dialogues restent pour moi un éternel défi en écriture. Chaque jour, à chaque dialogue entamé, je remets en jeu ce que j’ai appris, ce que j’apprends, ce que mon écriture vaut sur le terrain de l’échange et de la justesse par rapport au réel. J’ai cette sensation que les dialogues me demandent bien plus d’efforts et de concentration que les descriptions par exemple. C’est peut-être une illusion. Je me forge tout de même une conviction, un style, un peu plus d’aisance dans les dialogues, page après page, par l’application des méthodes évoquées ci-dessus mais également dans l’allègement de mon écriture. Je suis parvenue aujourd’hui à éliminer presque complètement les “Elle dit” “Il lui lança” “Ils répondirent”. Ces précisions, ces adverbes en trop, ces petits bouts de phrases et descriptions qui alourdissent n’importe quel dialogue.

Désormais, l’enjeu constant est le travail des phrases elles-mêmes : le choix de chaque mot, la sélection du ton, du langage pour qu’il reflète au mieux le personnage et le contexte de la scène. Les enjeux aussi, ce qui se joue entre les lignes et que l’on doit suggérer au lecteur sans lui servir sur un plateau. Je m’astreins à appliquer ce dont je me suis rendue compte il y a un ou deux ans : dans l’écriture de dialogue, l’évidence tue la tension narrative. 

Pour en savoir plus sur mon expérience d'auteure en devenir, j'y ai consacré un article sur le blog.