On dit de ce qui est familier qu’il ou elle nous est connu ou encore habituel. Tout ce dont on peut faire l’expérience peut nous être familier : les arbres, un appartement, nos parents, ou encore des émotions et ressentis comme le sentiment amoureux ou l’envie. 

Qu’est-ce que la défamiliarisation en écriture ? 

 Qu’implique alors la défamiliarisation ? En écriture, il s’agit de rendre étranger, inconnu, ce qui jusqu’ici nous était familier. 

 Mais comment et pour quelles raisons utiliser ce procédé ? Au premier abord, défamiliariser un lecteur du toucher de l’écorce d’un arbre, du déroulé d’une discussion de café ou de la colère d’un père envers son fils rebelle semble irréaliste. A la fois trop ambitieux et abstrait. Mais de nombreux écrivains s’y sont attelés avec succès et ont produit des passages dont la beauté surprend, malgré ou plutôt à cause de leurs sujets banals.

Tout a déjà été écrit, que reste-t-il ? 

 La beauté d’une œuvre tient souvent à la manière dont elle traite de son sujet, et non pas du sujet en lui-même. Que cela ne soit une surprise pour personne : tout a déjà été écrit, ou presque. Que reste-t-il alors ? La manière de le dire, de l’écrire et c’est là que toute l’utilité de la technique de défamiliarisation se révèle. Une histoire d’amour ou de trahison sera, en théorie, tout ce qu’il y a de plus banal comme sujet mais il ne s’épuise jamais car des générations d’auteurs peuvent, tour à tour, l’aborder à leur manière et le faire redécouvrir à leurs audiences. Réussir une défamiliarisation c’est faire ressentir à son audience la force de l’amour filial, la beauté d’un paysage, la chaleur d’un repas entre amis comme si le lecteur les rencontrait, les éprouvait pour la première fois.

Comment défamiliariser ses écrits 

L’exercice de défamiliarisation demeure complexe car il exige une concentration particulière. Repérer les détails que personne ne remarque, qualifier autrement, par d’autres mots, ce qui est habituellement décrit d’une certaine manière, introduire des comparaisons inattendues qui amènent un autre regard sur le sentiment ou la situation en question, toutes peuvent être des techniques de défamiliarisation. 

 Plus qu’une bonne pratique, plus qu’un choix, la défamiliarisation est un indispensable pour qui souhaite éviter les clichés, les déjà-vus, la redondance des images et des paroles mille fois prononcées et écrites sur le même thème, avec le même angle.

 L’originalité est à la portée de chacun, de tout auteur, à condition de placer sa subjectivité au service de la défamiliarisation.

J’aime ces mots de Colette : Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne

Mon expérience :

J’ai été exposée à ce concept de défamiliarisation via un podcast, celui de Brad Reed, enseignant et auteur américain délivrant de précieux conseils. Il le tenait lui-même d’un auteur russe du XIXe qui avait, le premier, formalisé ce concept en littérature. A l’écoute de ce podcast, j’ai été saisie. Certains des passages que j’écrivais sonnaient faux, abîmés par une insupportable impression de déjà-vu : il me manquait la technique de défamiliarisation. Par la pratique, j’ai bientôt découvert qu’il y avait un monde entre s’y intéresser et vraiment l’appliquer. L’exercice était ardu et l’est toujours. 

Jusqu’ici, je m’y suis surtout attelée pour les descriptions de lieux et les interactions entre mes personnages, en particulier au sein des dialogues. La ville en général est l’un de mes sujets de défamiliarisation favoris.

Mon astuce ? Tenter de repérer les éléments que la majorité ne remarque pas dans des situations banales, les disséquer, les sublimer pour qu’à la lecture on perçoive sous un nouveau jour ce que l’on a déjà mille fois vécu. Ce n’est ni simple ni facile, bien au contraire, mais lorsque l’on esquisse de sa plume une défamiliarisation réussie, on redécouvre la puissance de l’écriture et c’est grisant.