Elodie Lauret fait partie de cette nouvelle génération d’auteurs qui jongle entre écriture quotidienne, communauté en ligne et auto-édition. Elle est l’une des initiatrices en France du "vlogcast", une sorte de podcast/ journal de bord quotidien dans lequel elle emmène son audience tout au long du processus d’écriture et de publication de son premier roman. Cette année, elle a acquis une visibilité significative sur Youtube et Instagram dans la sphère des “écrivains digitaux”, de ceux qui se construisent des communautés engagées à coups de posts sur les réseaux sociaux et de vidéos d’aide à l’écriture. 

Mais, Elodie Lauret multiplie les casquettes. Auteure en devenir oui, mais aussi animatrice d’ateliers d’écriture et formatrice. Sa ligne directrice reste celle qu’elle s’était déjà fixée adolescente : vivre de l’écriture et s’immerger professionnellement dans ce monde, réputé fermé. 

Retour sur le parcours déjà dense de cette auteure en devenir. 

Quel a été ton parcours en écriture jusqu'à présent ? 

Originaire de l’Île de la Réunion, j’ai toujours beaucoup écrit. D’aussi loin que je me souvienne, mes choix d’orientation ont été faits en fonction de l’écriture et de ce souhait de vivre de l’écriture. Je souhaitais y dédier la majorité de mon temps mais, au début de mes études supérieures, les masters de création littéraire en France n’existaient pas encore ou démarraient seulement. 

Alors, je me suis dirigée vers une licence de philosophie puis une année en Angleterre, une année de pause en tant qu’assistante de français. Pour cette année à l’étranger, j’avais un objectif principal : user de tout mon temps libre pour écrire.  

J’en ai profité pour écrire mon premier manuscrit. J’avais besoin d’explorer à l’époque, de beaucoup écrire sans forcément appliquer des méthodes d’écriture. Néanmoins, je lisais déjà des articles sur comment mieux écrire, notamment le blog “écrire un roman”. L’essentiel était lancé, je pratiquais. 

De retour d’Angleterre, j’ai postulé au premier master de création littéraire de l’université de Toulouse. Je ne me voyais pas m’engager dans des études qui ne me permettraient pas d’écrire. 

Après six années passées en métropole, Elodie choisit de rentrer à la Réunion, son île d’origine, en ayant toutefois conscience que la dynamique culturelle et littéraire serait moindre que dans des grandes villes comme Toulouse ou Paris. 

Mais tout l’intérêt était là aussi : pouvoir aider à promouvoir la lecture et l’écriture à la Réunion et apporter dans ses bagages tout ce qu’elle avait pu apprendre durant ses études. 

Mon premier projet a été de participer à un appel à projets organisé par l’application d’apprentissage linguistique Duolingo. J’ai travaillé durant cinq mois avec eux sur le lancement d’un podcast. Pour pouvoir effectuer ce projet, j’ai dû créer ma micro-entreprise. Concours de circonstances, juste après avoir terminé cette collaboration, la médiathèque de la ville voisine m’a contacté pour me proposer d'organiser des ateliers d’écriture. J’ai également pu effectuer un service civique auprès d’enfants autour de l’écriture. Tout se mettait en place, malgré des contraintes importantes comme le manque de transports en commun et le fait que j’habite en pleine campagne. 

Avec ces projets lancés en 2019, Elodie choisit de se professionnaliser début 2020.

L’enjeu était d’aménager mon emploi du temps, de pouvoir l'équilibrer entre écriture, blog, podcast, et gestion de mes comptes sur les réseaux sociaux. Surtout, il s’agissait de pouvoir tirer un bénéfice de tout ce que je faisais et des contenus que je mettais à disposition. Il fallait trouver le bon équilibre, que ce soit gagnant-gagnant pour l’audience mais aussi pour moi. 

Il lui est donc venue l’idée de se créer un compte Patreon et d’y organiser notamment des ateliers en ligne pour sa communauté grandissante. 

Cela rejoignait une conviction que j’avais qu’il est nécessaire de passer de la théorie à la pratique car, si l’on n'écrit pas, il est impossible de progresser, quel que soit le nombre de conseils que l’on peut lire. Patreon, c’est l’avantage de se créer une communauté bienveillante, engagée et avec laquelle on peut co-construire.

Elodie a pu interroger sa communauté notamment sur les thèmes de ses premiers ateliers en ligne, organisés début 2020. 

Dans ma démarche de professionnalisation, il y avait trois piliers. Un, sortir mon premier livre “Le Chronophage” dès que possible, deux, organiser mes premiers ateliers d’écriture, et trois, démarrer mon podcast “Le laboratoire d’écriture”. 

C’est d’ailleurs par ce dernier que j’ai découvert Elodie Lauret, en écoutant son podcast quasi-quotidien. Vlog sonore de sa vie d’écrivaine en devenir, à suivre jour après jour le processus de création de son premier roman en auto-édition. J’ai apprécié son authenticité, sa spontanéité, la réalité du quotidien d’une auteure qui oscille entre découragement, enthousiasme, sérénité des séances d’écriture matinales et fatigue accumulée. 

Quel regard portes-tu sur le métier d'auteur ?

De manière générale, les auteurs ont du mal à envisager leurs oeuvres comme un travail méritant salaire, compensation, ou revenus. Entre auteurs et marketing, le grand public peine souvent à concilier les deux dans son esprit. On a tendance à imaginer les auteurs, les écrivains, les dessinateurs, comme des êtres “purs” dont le seul besoin est de créer, de donner leur vision du monde, de divertir ou de provoquer. En aucun cas ne doivent-ils “s'abaisser” à faire du marketing, à promouvoir leur travail, à adopter une démarche commerciale et de communication pour leurs oeuvres. 

Selon Elodie, les auteurs eux-mêmes ont aussi quelque part du mal à concilier les deux. Le marketing permet de faire le pont pour un auteur entre sphère privée et sphère publique, de faire passer l’oeuvre de l'une à l’autre et valoriser son oeuvre auprès d’une audience. 

Pour trouver son public, il faut utiliser des outils adaptés. Je suis moi-même passée par ce cheminement. 

Auparavant, je pouvais associer le marketing à de la vente, en lien avec la tromperie, quelque chose de négatif. Mais, désormais, je suis convaincue que le marketing est un outil pour les auteurs, que l’on peut décider de faire de manière utile, sans que cela soit trompeur ou néfaste. 

Elodie rappelle, à juste titre, que lorsqu’un auteur est publié par une maison d’édition, c’est cette dernière qui se charge de promouvoir, de “marketer” son travail.  L’auteur est alors plus à distance mais la même mécanique a lieu. Ce travail de marketing devient d’autant plus visible, concret et surtout nécessaire lorsqu’on s’engage dans l’auto-édition. 

Ces sujets s’inscrivent pleinement dans le débat actuel sur le statut des auteurs. Fragile, précaire, ce statut met en lumière aujourd’hui une sous-valorisation de ce rôle d’auteur, de créateur, autant par la rémunération que la protection de leur situation notamment sur les sujets de retraite. Joann Sfar ou encore Samantha Bailly font partie des auteurs engagés les plus visibles dans cette bataille que le rapport Racine n’a pas encore permis de remporter. 

Comment peut-on devenir auteur aujourd'hui et quelle place doit y tenir la formation à l'écriture littéraire ?  

Pour Elodie, la formation n’est pas indispensable. Un grand nombre d’auteurs ont pu faire sans par le passé mais cela peut être un très bon tremplin et apporter de bonnes clés, des outils pratiques. Néanmoins, cela ne doit pas être une béquille.

Pour elle, il s’agit donc de ne pas prendre pour “excuse” un manque de formation pour justifier un manque de progrès, du moins de production, en écriture. 

On ne doit pas penser “je ne peux pas écrire car je n’ai pas suivi telle ou telle formation ou parce que  je n’ai pas de cursus universitaire”. 

Elodie a la conviction que l’on peut acquérir son bagage d’auteur seul. Elle-même formatrice dans le cadre des ateliers d’écriture qu’elle organise, Elodie souligne néanmoins les risques d’une “mode” ou tendance des formations en écriture. 

Cela peut venir renforcer la mauvaise tendance en France d’être déjà ultra-centré sur les diplômes. En écriture tout peut s’apprendre et surtout, ce qui compte, c’est la pratique. 

Avec raison, elle avance que devenir auteur n’est jamais un parcours linéaire, c’est avant tout une question d’expérimentations, de tests, de tenter, de faire les choses et pas seulement de lire des conseils en ligne ou d'assister à des master class. 

Pour la pratique, Elodie Lauret avance que la nouvelle reste l’un des meilleurs laboratoires d'expérimentation pour les écrivains en herbe, notamment au travers des concours. Je ne peux que lui donner raison car j’ai intégré le cycle de formation de Brandon & compagnie après avoir remporté leur concours de nouvelles dans la catégorie “Roman”. 

Il faut se fixer des objectifs progressifs, s’autoriser à se tromper, à vivre des échecs, à ne pas se paralyser en se disant du jour au lendemain “ça y est, je suis auteur”. Y aller donc petit à petit, étape par étape. 

Que penses-tu des formations à l’écriture en France ? 

Pour Elodie, ayant suivi pendant deux ans le master Création Littéraire de l’Université de Toulouse, c’est la seule formation pour laquelle elle puisse vraiment donner un avis approfondi. 

Pouvoir communiquer et échanger avec des personnes qui avaient la même préoccupation et la même passion s’est révélé précieux et enrichissant. C’était une véritable dynamique de classe, de promotion, autour de l’écriture. La formation était jeune à l’époque, avec de bons points mais des axes d’amélioration aussi. 

Les ajustements possibles évoqués par Elodie se situent à la fois dans le forme et dans le fond de ce type de formation. Par exemple, en première année de master, nous avions suivi un format d’atelier d’écriture à l’anglo-saxonne au sein duquel chacun préparait un texte qu’il présentait ensuite au reste de la classe. On engageait ensuite la discussion sur la base de ce qui avait été écrit. 

Malheureusement, ce format a été conduit durant un semestre seulement et aurait mérité d’être étendu, plus continu. 

La formation s’est révélée très diversifiée car nous avons suivi des cours d’animation d’ateliers d’écriture mais aussi des cours de stylistique, d’écriture de pièces de théâtre, de scénarios, de nouvelles, etc. Cela a été à la fois un avantage et un désavantage car nous avons couvert un large périmètre sans la possibilité de bien approfondir chaque sujet. 

Ce type de formation adopte donc un vrai parti pris et se différencie significativement de cycles dédiés au roman ou au scénario telles que les formations proposées par Brandon & compagnie qui ont l’avantage de vraiment creuser un genre. 

Un gros avantage tout de même fut la liberté donnée au dernier semestre de formation : six mois pour créer, écrire, élaborer un projet littéraire à soi. 

Depuis, de nombreux autres masters de création littéraire se sont ouverts au Havre, à Cergy, à Paris 8, Aix-en-Provence ou encore Lyon. 

Que penses-tu des formations d’écriture animées par des auteurs ? Tu en proposes d’ailleurs toi-même. 

Pour Elodie, les ateliers animés par des auteurs soulèvent une question de taille, celle de la pédagogie : savoir manier la plume n’est absolument pas une garantie de savoir enseigner l’art d’écrire, la pédagogie est une vraie compétence. 

Et tous les auteurs n’en disposent pas forcément. Par exemple, les écrivains “instinctifs” ne seront pas forcément les meilleurs animateurs d’atelier sauf s’ils font vraiment l’effort de déconstruire leur pensée et leur manière de procéder. 

Pour toute personne qui souhaiterait animer un atelier, Elodie recommande vivement de suivre une formation et d’assister soi-même à des ateliers : cela reste un vrai métier auquel il est nécessaire de se former. 

Pour le format des ateliers — en ligne vs présentiel — cela se révèle compliqué de comparer les deux car ils diffèrent vraiment l’un de l’autre. 

Ce qui peut être un critère de choix quant au format de l’atelier n’est pas forcément physique vs présentiel mais bien plus le thème, la durée, le profil de l’animateur ou encore l’audience concernée (débutant vs expérimenté). 

Pour Elodie, l’un des critères dont il faut tenir compte est également le caractère de la personne. Certes, en présentiel on bénéficie de l’énergie du groupe mais, à distance, on peut parfois se sentir plus à l’aise derrière son écran pour partager ses textes et se mettre à nu. 

D’autres nuances encore sont à prendre en compte, notamment les exercices d'écriture en eux-mêmes. En présentiel, on peut plus facilement écrire en duo tandis que l’individuel s’impose en atelier à distance pour les exercices. 

À nouveau, l’important est d’en expérimenter plusieurs et de se rendre compte de ce qui nous convient le mieux

De quoi ont besoin les auteurs en devenir pour passer d'amateur à professionnel selon toi ? Quels conseils as-tu pour eux ? 

De patience, d’expérimentation, de persévérance, de ne jamais perdre de vue la joie et le plaisir lorsque l’on écrit. 

Il s’agit aussi pour Elodie ne pas devenir trop sérieux, de ne pas tomber du mauvais côté de l’acharnement ni se prendre trop au sérieux. 

En fait, il faut trouver l'équilibre entre la discipline d’écrire et le plaisir que l’on en tire et que l’on doit préserver pour durer. C’est ce qui compte. 

Peux-tu nous en dire plus concernant ton compte Patreon et cette plateforme, encore peu connue en France ? 


Il est vrai que Tipee est plus connu en France. Patreon est l’équivalent dans le monde anglo-saxon. Je suis de nombreux auteurs anglo-saxons donc c’était ma référence. Sur Patreon, il est possible pour un auteur de créer une communauté privilégiée, bienveillante, support vital pour soutenir sa création artistique sur la durée. 

J’ai souhaité me créer un compte Patreon pour permettre à des personnes de me soutenir, reconnaître pour moi-même la valeur de mon travail et le valoriser, et enfin pour pouvoir disposer d’une petite stabilité financière précieuse pour tout auteur, en particulier en auto-édition.

La réflexion autour de ce type de compte et de communauté pose, au fond, la question de l'accès libre, ou non, aux contenus produits. À l’heure d’internet et des réseaux sociaux, où s’arrête la gratuité ? Dans ce contexte, un compte Patreon permet d’instaurer un certain équilibre pour les auteurs. Bien sûr, des ajustements sont à effectuer au fur et à mesure pour conserver le bon équilibre entre ce que tu donnes et ce que tu reçois notamment concernant les différents niveaux de contribution. L’enjeu est pour moi de conserver une charge de travail raisonnable. 

Quelles sont les clés pour séduire son audience, quel que soit le genre littéraire ? 

Pour Elodie, la séduction d’une audience se joue à chaque étape de l’achat et de la lecture d’un livre ou d’une nouvelle. 

Pour un livre, avant que le lecteur le lise, il s’agit avant tout de ne pas mentir sur la “marchandise”. Il faut être clair et honnête sur le genre visé et le type d’histoire. Par la couverture, le titre et le résumé, il est primordial de ne pas tenter de séduire une autre audience que la sienne. 

Comme toujours, c’est une question d’équilibre. Il faut bien doser entre jouer avec les codes établis et les détourner, surtout dans la manière de promouvoir son oeuvre et de l’écrire. 

Lors de la lecture, ce sera la même chose, les enjeux sont les mêmes : il s’agit de répondre aux attentes émises en amont et de tenir ses promesses de promotion. En auto-édition comme dans l’édition traditionnelle, cela suppose une oeuvre aboutie, de qualité, résultat de l’exigence la plus élevée possible. 

Plutôt édition ou auto-édition et pour quelles raisons ?

Je me vois comme une auteure hybride à terme donc je choisis les deux car je souhaite expérimenter les deux. J’ai des projets qui peuvent correspondre aux lignes éditoriales de certaines maisons d’édition mais je dispose également de projets jeunesse dont la communauté d’auto-édition raffole.  

Dans tous les cas, pour Elodie, tout auteur doit connaître l’ensemble des métiers du livre et de l’édition. Bien comprendre l’importance du métier de correcteur par exemple est primordial, que ce soit pour soigner l’envoi d’un manuscrit ou pour de l’auto-édition. 

Entre édition et auto-édition, la taille et le format de son “oeuvre” doivent aussi être des critères. Par exemple, les séries avec plusieurs tomes. C’est connu, il est compliqué de faire paraître des séries en maison d’édition. C’est beaucoup plus envisageable et accessible en auto-édition. De même pour le format de nouvelle. 

Une maison d'édition à recommander ? 

Pour la littérature jeunesse que j’apprécie, je recommande les éditions Sarbacane !

Pour retrouver Elodie Lauret, voici sa chaîne Youtube et sa chaîne de podcast