L’un des plus grands dangers qui peuvent nous guetter en écriture est celui de développer un récit plat, ennuyeux, pour lequel le lecteur préfère reposer l’ouvrage sur sa table de nuit plutôt que de tourner les pages. 

Tout auteur en devenir se posera la question : comment y parer ? L’ennui dans un récit suppose souvent une absence de conflit — entre deux ou plusieurs personnages ou au sein d’un seul et même personnage. Pièce de théâtre, roman ou nouvelle, la sève d’une histoire se tire dans la tension narrative que produisent les opportunités de conflit. 

Qu’est-ce qu’un conflit en écriture et pourquoi en intégrer à son histoire ? 

En écriture, par conflit on entend affrontement, sous-jacent ou ouvert, et surtout de la tension narrative. Mais pour quelle raison, au fond, doit-on absolument intégrer une notion de conflit à chaque scène que l’on écrit ? 

Tout d’abord, il s’agit d’intensifier le récit par les opportunités de conflit développées, par les tensions sous-jacentes esquissées en début de récit qui finissent par être exposées au grand jour, par les affrontements ouverts qui unissent et opposent les personnages. En intensifiant son récit on accroît son intérêt et, d’ennuyeux, il devient attirant. 

Surtout, le conflit permet de révéler au lecteur qui sont vraiment les personnages qu’il découvre et dont il suit l’évolution. C’est en dévoilant la manière dont chaque personnage aborde le conflit que l’on découvre qui ils sont vraiment ; c’est dans le conflit que chaque personnage se révèle pleinement. 

À y réfléchir, les mêmes ressorts régissent notre quotidien ! L’adage “c’est dans les moments difficiles que l’on sait qui sont ses vrais amis” prend ici tout son sens, en écriture comme dans la vraie vie. Les disputes, les tensions, les épreuves révèlent au monde l’essence d’une personne, d’un personnage car, ne l’oublions pas, chacun n’est pas ce qu’il dit être mais bien ce qu’il fait. 

On doit donc ressentir une forme de conflit dans chaque scène d’un roman, d’une nouvelle ou d’un scénario, même s’il est seulement sous-entendu. Cela reste sa colonne vertébrale. 

Dès lors, il s’agit de traquer le manque ou l’absence de conflit, donc de tension narrative, dans un récit pour accroître in fine l’attrait qu’aura le lecteur à le découvrir. Et à lire page après page, sans vouloir s’arrêter. 

Le danger de produire des personnages qui se ressemblent 

Et ce danger se concrétise souvent sans même que l’on s’en aperçoive. Il suffit de créer un couple de personnages comme il en existe tant — deux amants, une mère et sa fille, deux amis inséparables — et qu’ils s’accordent en tous points sur leurs valeurs, leurs manières de penser et de s’exprimer, leur vision de la vie. Alors, inévitablement, l’ennui imprègne non seulement leurs dialogues mais le récit entier par l’absence de tension narrative. Si, quelle que soit la décision à prendre, ils tombent d’accord, quel est l’intérêt ? 

De fait, dans les récits où deux personnages, ou plus, se ressemblent trop, le résultat est sans appel : ce ne sont pas deux ou trois personnages distincts qui ont été créés mais bien un seul et même personnage dont les légères variations s’incarnent en deux ou trois personnes. Au fond, c’est une seule et même personne dont le lecteur suivra les évolutions. Là encore, aucun intérêt. 

Ce sont les opportunités de conflit qui permettent de révéler si les personnages se ressemblent trop ou s’ils incarnent véritablement des visions différentes et des êtres bien distincts les uns des autres.

Il demeure un point d’attention majeur : le conflit n’implique pas forcément de disputes spectaculaires où l’on se déchire. Cela peut être plus discret, incarné dans des sous-entendus et des non-dits par exemple. Et pour révéler un conflit avec élégance c’est comme pour tout en écriture : il faut le montrer et non le dire. Il faut le dévoiler dans les agissements des personnages plus que par leurs répliques mêmes. 

Comment traquer l’absence ou le manque de conflit en écriture ? 

En tant qu’auteur (en devenir), comment examiner son récit afin de s’assurer qu’il ne manque pas de conflit, que la tension narrative est suffisante ? 

Tout d’abord, il s’agit d’analyser chaque scène où vos personnages sont en accord, en particulier s’il s’agit d’un accord profond qui va au-delà d’une décision sur laquelle ils s’entendent. Typiquement, ce genre de situation flirte avec l’ennui car l’absence de conflit y est prégnante. Pour ce qui est de s’accorder, on ne parle d’ailleurs pas de tomber d’accord sur le menu du déjeuner mais bien de sujets plus profonds. 

Par exemple, de nombreux romans de fantasy mettent en scène un groupe de personnages qu’une épopée unit pour vaincre une force maléfique, un ennemi commun, tels que le Seigneur des Anneaux, Harry Potter ou encore l’Assassin Royal de Robin Hobb. Le conflit ouvert, entre l’ennemi principal et les personnages que le lecteur suit est évident. Ce qui se remarque moins sont les tensions qui doivent animer le groupe en lui-même et procurer de nombreuses opportunités entre les personnages et vis-à-vis d’eux-mêmes. Tout l’enjeu est de les faire ressortir pour justement construire cette tension narrative car, ne l’oublions pas, chaque personnage a ses propres raisons, différentes des autres, de se joindre à cette épopée.  

Par ailleurs, il faut également se méfier des contextes qui, par définition, diminuent la tension narrative : c’est le cas notamment des histoires d’amour qui, intrinsèquement supposent un accord, un alignement des personnages. 

Réfléchissons. Pourquoi placer de multiples obstacles entre deux amants dans tant de films, de romans et de pièces de théâtre ? L’objectif est justement de créer cette tension narrative qui n’existe pas dans une histoire d’amour ! Ce qui fait que l’histoire de deux amants captive tant ne reposera pas sur les câlineries qu’ils se font mais bien sur les épreuves qu’ils surmontent, ou non, ensemble. Que la fin soit tragique ou heureuse. 

De fait, si vous relatez une histoire d’amour dans votre roman ou nouvelle, pensez à différencier assez les deux amants : par leurs milieux sociaux, par leurs projets d’avenir ou encore par les choix qu’ils font.

Enfin, appliquez ce principe à deux personnages mais aussi à des ensembles bien plus larges. Pour des romans historiques, de science-fiction ou de fantasy, l’enjeu est de l’établir à grande échelle. Prenez une grande feuille de papier et, par une bulle ou un cercle, signalez pour chaque personnage ses relations de conflit avec les autres. D’un coup d’œil, tous les ressorts de tension narrative ressortent et mettent en lumière les éventuelles faiblesses, là où le conflit paraît inexistant. 

Avec cette démarche, nous sommes donc loin de l’opposition binaire des films hollywoodiens. 
On est donc loin de l’opposition binaire à l’hollywoodienne. Mais, ce qui doit toujours nous accompagner est le souci de cohérence. Il ne s’agit pas d’intégrer du conflit sans réflexion mais bien de veiller à ce que cela soit plausible et cohérent au sein du récit. Dans un roman psychologique ou une pièce en huis clos, cela n’aurait aucun sens qu’un vaisseau spatial débarque “juste pour créer une nouvelle opportunité de conflit”. 

Mon expérience d’auteur en devenir

Pour ma part, l’enjeu de tension narrative a été un sujet quotidien depuis le début de l’écriture de mon manuscrit actuel. Encore aujourd’hui, alors que j’en suis dans la phase de réécriture, j’ai à cœur de traquer les absences et les insuffisances de conflit. Par le passé, pour un précédent manuscrit, ce sont justement ces faiblesses qui rendaient le récit ennuyeux et plat. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait seulement de superficialité de mes personnages. Au fond, c’était avant une question d’absence de conflit réel, notamment entre deux amants ainsi qu’entre une mère et sa fille. 

Pour mon manuscrit actuel, je suis enfin parvenue, après un an et demi d’écriture, et une seconde version entièrement réécrite, à équilibrer le trio de personnages central sur lequel le récit entier repose. J’ai donc introduit des épreuves pour ces personnages à surmonter, notamment une question épineuse à laquelle chacun est confronté et à laquelle chacun réagit différemment. De fait, face à cette épreuve, par la tension qu’elle implique, le lecteur pourra réellement découvrir chacun des personnages. Au quotidien, même dans la réécriture, je m’attache à traquer les scènes trop lisses où le conflit sous-jacent n’est pas assez intense. C’est une question de persévérance

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