Au cours de l'été dernier, j'ai eu le plaisir d'interviewer Elise Nebout, co-fondatrice de l'école les Mots, une école dédiée à l'apprentissage de l'écriture dont les locaux se trouvent à Paris mais qui propose également de nombreux ateliers en ligne. Un moment privilégié pour parler d'écriture, du métier d'auteur, de l'importance de se former et de s'ouvrir au monde. 

Quel regard portez-vous sur le métier d'auteur ? Qu'est-ce qu'être auteur aujourd'hui selon vous ? 

Être écrivain pour moi, c’est une façon d'être au monde. Être écrivain, ce n’est pas seulement écrire, c’est une attitude. Les auteurs sont à l’affût de tout, et l’on retrouve ces imprégnations dans leurs œuvres. C’est une démarche, une attention au monde qui peut conduire à une inspiration à tout moment. 

Il y a une sensibilité de départ je pense, mais cette façon d’être écrivain se cultive aussi. On la retrouve chez les gens qui écrivent en général, même dans un cadre de loisirs, en amateur. Une envie de mettre des mots sur les choses, de donner à voir une certaine vision du monde, SA vision du monde. 

Pour un auteur, il s’agit presque d’être habité par une passion “sans attente”. C’est un immense succès lorsqu’ils sont publiés et, même lorsqu’ils y arrivent, il y a peu de reconnaissance et peu de célébrité à la clé. Ceux qui continuent d’écrire démontrent que cela est vital pour eux car c’est un dur métier.

Enfin, il leur faut nourrir leur créativité. L'auteur doit aujourd’hui être inclus dans la société et non pas être retiré dans sa tour d’ivoire. Il faut s’éloigner de l’image de l’écrivain retranché de la société car, pour moi, ce n’est pas en étant reclus, replié sur soi-même, que l’on grandit. 

Certes, il y a besoin de moments de solitude, de production, mais qui doivent s’alterner avec des moments d’entrée en contact avec la société. Évidemment, chaque auteur aura sa réponse personnelle et cela reste une question d’équilibre : il s’agit de s'aménager une vie qui comporte une part sociale. En tout cas, c’est ce que j’observe chez les auteurs avec lesquels je collabore. On ne peut pas se séparer de la vie, de l’interaction avec les autres.  

Comment s’est créée l’école les Mots dont vous êtes co-fondatrice ? 

L’école les Mots est née d’un appel à projets — Réinventer Paris — lancé par la Mairie de Paris en 2015. L’idée initiale est venue d’Alexandre Lacroix (co-fondateur de l’école mais aussi écrivain, professeur d’écriture créative et Directeur de la rédaction de Philosophie magazine). 

L’enjeu de cet appel à projets était de proposer des concepts, des idées, des lignes éditoriales fouillées pour des lieux exceptionnels dans Paris.

Pour nous, l’école les Mots était destinée à l'hôtel de la Bûcherie, rue Dante. Alexandre (Lacroix) avait depuis longtemps ce rêve d’une école d’écriture avec une idée assez précise de la pédagogie qu’il souhaitait y instaurer. 

Pour moi, bien que passionnée par l’écriture depuis longtemps — j’avais d’ailleurs fait la rencontre d’Alexandre à un cours d’écriture qu’il donnait à Sciences Po Lyon — je me suis retrouvée plus tard directrice de l'accélérateur de startups du Numa. 

Ça a été un métier un peu fou avec, pour objectif principal, de créer et maintenir un environnement propice pour les entrepreneurs et la conduite de leurs projets. Je me rends compte aujourd’hui qu’il y a beaucoup de ressemblances avec le fait de diriger une école d’écriture. 

À l’époque, je m’étais déjà faite la réflexion qu’il n’existait pas de lieu dédié à l’écriture en France qui adoptait l’approche moderne anglo-saxonne. Pendant et après mes études, j’ai continué de suivre des ateliers, j’en ai beaucoup testé, mais aucun format ne convenait vraiment. 

Avec l'accélérateur Numa, j’étais tournée vers le collaboratif, le digital, une façon de pensée innovante, la fluidité de l’information : une sorte d’école pour les entrepreneurs. 

Initialement, j’avais donc en tête de lancer un accélérateur d’écrivains, c’est-à-dire d’aider de jeunes auteurs à accéder à la publication, à l’édition. 

Les échanges avec Alexandre ont fait écho à mes propres réflexions sur le sujet. Dès le départ, nous avons été très complémentaires par nos savoirs-faire et nos réseaux, avec la même envie de modernisation des ateliers d’écriture. 

Pour l’appel d’offre, nous avons été finalistes sans le remporter mais la Mairie de Paris nous a permis de connaître le dispositif formidable de la Semaest. Plus petit, dans la même rue, via un autre dispositif d’appel à projets pour bénéficier de beaux lieux dans la capitale à un loyer très réduit pour les porteurs de projets. Auparavant, nous avions déjà expérimenté au travers d’ateliers dans des cafés et dans le cadre d’un festival de la mairie du 5e arrondissement. 2016 a été l’année de la préparation, de la recherche de partenaires et d’écrivains et 2017, l’année du lancement. Tout de suite, l’école a été un succès car il y avait un besoin, un public en demande. 

Quel rôle se donne l'école Les Mots ? Qu'est-ce qui fait son originalité ?

La pédagogie de l’école retient les principes de l’atelier d’écriture. L’idée est de se dire : la littérature ne s’apprend pas par la théorie mais par la pratique. En natation, on ne progressera pas en dévorant des livres sur la technique du crawl. On pratique, on plonge, on nage. Cette conviction de l’importance de la pratique vient du monde anglo-saxon, du “creative writing”. Il faut lire, écrire, s’interroger sur toutes les dimensions de l’écriture : narratives, stylistiques, structurelles. 

Souvent, on a le sentiment qu’écrire un livre est à la portée de tous alors que pas du tout. Il y a tout un savoir-faire en jeu qu’il s’agit d’acquérir. 

Pour ses “enseignants, la ligne directrice de l’école les Mots est de détecter des profils de “passeurs” chez les auteurs. Ce ne sont pas des professeurs diplômés en animation d’ateliers d’écriture mais ils sont avant tout écrivains et/ou éditeurs, souvent autodidactes, et ont une forte fibre pédagogique. 

L’objectif est de rendre leur savoir-faire visible et transmissible. Ce savoir-faire construit par des personnes qui écrivent depuis quinze ou vingt ans et le transmettre aux personnes assistant à leurs ateliers. 

Par exemple, lorsque Alexandre (Lacroix) écrit, on voit que c’est son métier. Il maîtrise toutes les techniques de l’écriture et cela lui permet d’exprimer sa singularité. Sans un bagage technique, on ne va nulle part. 

C’est comme en gymnastique. De l’extérieur, nous avons l’impression que les mouvements sont faciles alors que c’est tout le contraire.

C’est encore l’illusion du romantisme de l’écriture, de l’écrivain qui saisit une plume et écrit. Mais non, c’est beaucoup de travail, de volonté, et un sentiment de nécessité. C’est sûrement pour cette illusion de facilité que l’écriture a tardé à avoir une offre de formation solide en France. 

Comment fonctionne l’école ? Quels sont ses objectifs et le public ciblé ? 

Il y a mille techniques que l’on peut acquérir en écriture et, au sein de l’école, une personne peut suivre trois ateliers et en tirer trois messages très différents. Ce ne sera pas contradictoire, il lui faudra juste garder ceux qui font le plus écho chez elle. En d’autres mots, on donne la possibilité aux personnes qui ont le goût d’écrire, aux apprentis auteurs, de se constituer leur propre boîte à outils. 

Dès le départ, nous nous sommes fixés trois principes. D’abord, pour l’animation des ateliers, d’avoir des écrivains dans toute leur diversité. Non pas des professeurs diplômés mais des auteurs qui détiennent une “âme de passeur” de leur savoir-faire. Ils incarnent l’exigence et la notion d’accessibilité qui nous tiennent à cœur. Pratiquement tous les auteurs qui animent des ateliers pour l’école ont publié plusieurs livres. 

Deuxièmement, nous avons souhaité faire de cette école d’écriture un endroit décomplexé, moderne, loin du “chic guindé de Saint-Germain” (des-Prés). L’objectif était de proposer des ateliers accessibles, abordables, dans un bel endroit où l’on se sent bien, à la fois dans le fond et la forme. Nous tenons à ce qu’il n’y ait pas de sélection préalable pour s’inscrire à un atelier.

Enfin, l’accessibilité devait aussi se ressentir dans les tarifs. Les ateliers sont à 25 euros de l’heure pour tous les ateliers, hors l’offre de formation professionnelle, ce qui revient au tarif horaire de nombreuses activités de loisir.

L’école a pour vocation d'accompagner les apprentis auteurs dans le fait de se “débloquer”, de lâcher-prise, de s’autoriser à faire ce qu’ils se refusent de tenter lorsqu’ils sont seuls. En d’autres mots, de la psychologie positive : encourager et solidifier. 

Mais cela n’empêche pas de garder un discours réaliste quant au métier d’auteur.

Cela fera quatre ans en fin d’année que l’école est née et nous continuons à toujours répondre à l'évolution des besoins. Nous différencions de plus en plus la pratique loisir de la pratique professionnelle, même si le loisir représente aujourd’hui 90% de notre offre. 

Tous ces ateliers sont fréquentés par un public très diversifié, d’autant plus avec les ateliers à distance. 

Que pensez-vous des différents formats de formation à l'écriture qui existent en France? Quels sont les avantages de chacun, quels sont les points à améliorer ?

Je n’ai pas expérimenté tous les formats existants mais je pense beaucoup de bien des cursus universitaires qui émergent en écriture créative et création littéraire. J’ai notamment pu échanger avec Laure Limongi qui a longtemps dirigé le master de l’Université du Havre. D’ailleurs, pour ce cursus, les candidats sont recrutés sur un projet personnel qu’ils doivent ensuite poursuivre tout au long de leur scolarité. 

Quelle place devrait tenir la formation en écriture dans le parcours d'un auteur ? Doit-on continuer à se former une fois publié ? 

Pour un auteur, se former au quotidien est impératif. A l’école les Mots, nous aidons d’ailleurs toutes les personnes qui écrivent à se former, des apprentis auteurs comme des personnes dont le métier est le contenu. Nous avons pu collaborer avec des entreprises comme My Little Paris ce qui montre bien qu’il s’agit de se former tout au long de sa vie, surtout lorsqu’il s’agit de son métier. 

D’ailleurs, pour un auteur, animer un atelier d’écriture est une forme de formation, de formalisation de son expérience, de prise de recul qui peut faire beaucoup progresser. 

Quels conseils avez-vous pour les auteurs amateurs qui souhaitent concrétiser leurs projets et même se professionnaliser ? 

Mon premier conseil est de se lancer dans la pratique pour éviter d’avoir trop d'états d'âme sur la question, de lancer une démarche active dès que possible. Il faut écrire, suivre des ateliers, expérimenter. 

Obtenir une forme de reconnaissance est une motivation que je vois chez de nombreux apprentis auteurs mais ce n’est pas forcément un bon moteur. Il s’agit avant tout d’avoir quelque chose à exprimer. 

Il faut aussi de la patience, de la modestie, de l'espérance, de la croyance et de la confiance en soi, de l’humilité. Le challenge continuel est de sortir du complexe d'infériorité et du complexe de supériorité, qui est lié, en tant qu’auteur. Il faut sortir de ce jugement-là qui bloque les actes de création. Bien sûr, c’est avant tout lié à la manière dont nous avons été élevés et éduqués. C’est une question de lâcher prise et d’attitude active : combiner les deux qui ne sont pas forcément du même registre demande de l’expérience. 

Il faut se sortir des dichotomies générales, se sortir du bien, du mal, du bon, du mauvais, pour rentrer dans le réel. En tant qu’auteur en devenir, il faut passer du rêve à la réalité, c’est ça le vrai défi. Et rêver d'être écrivain, ce n’est pas pareil que de l’être. Cela peut être difficile, décevant mais une fois débarrassé des illusions qui s’y rattachent, c'est encore mieux que le rêve.  

Donc, pour les apprentis auteurs, il faut transiter vers le concret, avec douceur vis-à-vis de soi, et se donner le temps, avec réalisme. 

Je veux rappeler que lorsqu’on lit des manuscrits, la question n’est jamais de déterminer si l'œuvre est “super” ou “nulle”.  Il y a toujours un travail à mener, un potentiel à repérer, des choses bien à creuser, des éléments à renforcer, ou à corriger. 

En fait, il faut avant tout apprécier le chemin qui mène au métier d’auteur. Et croire en soi.