Le métier d’éditeur : un hybride en besoin de définition ?

Marion Carvalho et Charles Hédouin, co-fondateurs de la maison d’édition la Maison des Pas perdus, donnent ici une vision du métier d’éditeur comme celui d’un polyvalent qui se trouve souvent forcé dans des rôles qui ne devraient pas être les siens. Et la taille de la maison d’édition semble y faire beaucoup. 

Vision du métier d’éditeur par de jeunes professionnels, portés par l’ambition du changement, qui permet de mieux comprendre ce rôle clé au sein du secteur de l’édition et de la chaîne du livre.

Marion et Charles : c'est un métier formidable, multitâche, hybride, qui gagnerait à assumer sa dimension "couteau suisse" et à ne pas se laisser confiner au rôle d'assistant d'édition – trop souvent assimilé (à tort) au métier de responsable et de décideur final qu'induit le terme "éditeur".

Que veut dire être éditeur aujourd'hui ? 

Bien souvent, les postes en maison d'édition ont pour dénomination "Chargé·e d'édition" ou "Éditeur·rice". Or, dans les grands groupes les tâches sont très divisées et le recours à des professionnels extérieurs (freelances) font que (les éditeurs) se muent concrètement en boites mails. 

Au sein de ces grandes maisons d’édition, les éditeurs ne choisissent pas les textes et travaillent très peu avec les auteurs mais passent le plus clair de leur temps à corriger des épreuves, relire les travaux des correcteurs et vérifier les rendus de graphistes. Les livres à paraître sont en fait décidés par la·le directeur·rice de la collection ou la·le responsable éditorial­·e de la maison. 

Quel est le rôle d’un éditeur au sein de petites maisons d’édition ?

 Dans les structures plus réduites, ce sont les créateur·rice·s/directeur·rice·s de la maison d'édition qui décident des ouvrages à paraître et qui se chargent des relations avec les auteur·rice·s. L'éditeur·rice devient donc peu ou prou un·e assistant·e d'édition qui accomplit le travail de “petites mains” : les corrections — orthographiques et typographiques — la relecture de copies, parfois les maquettes même sans pour autant choisir ni la forme, ni vraiment le fond. Dans ce contexte, le métier d’éditeur se définit par un travail d'exécution et non pas de création.

Quelle dimension souhaitez-vous donner au métier d’éditeur ? 

 À notre sens le terme “d'éditeur·rice" devrait recouvrir tout le processus de la chaîne du livre en prenant en charge la dimension créative à chaque maillon : du choix du texte ou d'un auteur·rice, à sa mise en page et sa fabrication finale, jusqu'à sa commercialisation et sa communication. Or, ces deux derniers points par exemple sont aujourd'hui pris en charge par des représentant·e·s — les équipes commerciales des diffuseurs/distributeurs — et par les chargé·e·s de communication ou manageur·euse·s de communautés. 

 Il nous a toujours semblé aberrant de considérer que les éditeur·rice·s ne sauraient pas vendre eux-mêmes leurs propres choix éditoriaux mais devaient seulement se spécialiser (si ce n'est se réduire) à la correction et la relecture des ouvrages. Bien sûr, la division des tâches est parfois indispensable mais nous pensons qu'elle gagnerait à être plus collaborative et pourrait permettre à chacun de passer d'un "poste" à un autre, du moins en connaître tous les vocabulaires.

 L'une des dimensions centrales du métier d'éditeur est bien le travail éditorial mené en collaboration avec chaque auteur. Quelle vision (moderne) en ont de jeunes éditeurs comme ceux de la Maison des Pas perdus ? 

 

Entre discipline et remise en question, la réalité du travail éditorial

Avant toute chose, c’est la subjectivité du travail éditorial que soulignent Marion Carvalho et Charles Hédouin, co-fondateurs de la maison d’édition La Maison des Pas perdus : à notre sens, il n'existe pas de vrais ou de faux travaux éditoriaux. 

Quelle forme peut prendre ce travail éditorial ? 

 De notre côté, chez La Maison des Pas perdus, nous faisons généralement beaucoup retravailler les auteur·rice·s et sur de longues périodes temporelles. Nous considérons que cela permet d'arriver à une œuvre plus aboutie.  

Certain·e·s sont très "scolaires", et cherchent à obtenir “la meilleure note” et à suivre toutes les consignes à la lettre ; d'autres sont plus "réfractaires" et ne prennent en compte qu'un conseil sur dix. Certain·e·s trouvent la solution dès le deuxième essai, d'autres peuvent en faire trente sans que cela ne nous convienne.  

Est-ce que la publication est garantie lorsqu’un travail éditorial s’engage ? 

On ne peut pas prédire le "travail éditorial" que nécessitera chaque projet. On ne peut pas non plus garantir que celui-ci aboutira à une parution car, notamment, beaucoup de considérations calendaires et économiques entrent en jeu. 

Le plus important reste pour Marion et Charles de répondre positivement à la question suivante avec l'auteur·rice : est-ce que l'on sera fier de publier ce livre ?