Le style en écriture se traduit comme une pathologie de la langue. L’écart entre ce qui est attendu, connu, ce qui suit les règles — la grammaire telle qu’elle est enseignée en classe — et ce qui surprend, renouvelle, défamiliarise le lecteur. Autrement dit une torsion de la langue dans un but littéraire pour faire émerger sa “patte” en tant qu’écrivain.

Le style littéraire : une pathologie de la langue ?

Caroline Nicolas, éditrice aux éditions Brandon, est la première à m’avoir initiée à cette notion d’écart et de modelage de la langue par tout auteur. Dès le départ, j’ai trouvé cette idée passionnante. Concrète. Vraie. Au travers notamment de multiples exemples révélés dans les études de texte que l’on peut faire. Prenons du Laclos, du Zola, du Yourcenar, leurs styles d’écriture sont reconnaissables non pas (seulement) par leur connaissance des règles de grammaire et d’orthographes, mais bien plus par ce qu’ils en font. Par la manière dont ils tordent, modèlent, transforment les mots et les phrases de manière à faire émerger les images et les récits qu’ils souhaitent raconter. Des exemples ?Les phrases nominales sont des distorsions de la langue — Concrète. Vraie. De placer un adjectif devant le nom est une distorsion de la langue — parfaite connaissance. Et c’est ce qui donne du relief à nos écrits. Pour tout auteur, l’idée est donc bien de s’approprier la langue et les règles de base pour ensuite en jouer, en virtuose des mots et de leurs possibilités.

Le but ? Construire son souffle littéraire, être reconnaissable à la lecture par la manière dont on construit des phrases, par le rythme de ses paragraphes, par les mots et la ponctuation choisis. C’est s’écarter du simple, du normal, du grammaticalement rigoureux pour épouser la liberté de sa propre “grammaire littéraire”.

4 conseils à suivre pour déceler son style d’écriture

1.Lecture active : sans surprise, étudier les textes d’autres auteurs et s’en inspirer.

L’un des meilleurs exercices auxquels on peut s'entraîner est bien l’étude de textes d’autres auteurs pour comprendre leurs styles d’écriture, le décortiquer, et s’en inspirer. Comprendre les ressorts de leur style, de leur grammaire littéraire permet de gagner du temps : d’engranger des connaissances, de mûrir son propre style, d’évaluer jusqu’où la distorsion d’une langue peut aller. C’est la théorie qui nourrira notre pratique, en rappelant que l’écriture est avant tout manuelle. Il s’agit bien de mettre “les mains dans le cambouis” et d’analyser avec attention les mécanismes que met en place chaque auteur.

Le but ? La fluidité. Faire oublier au lecteur qu’il est en train de lire. Alors, penchez-vous sur les écrits d’auteurs incontournables, mais aussi vos écrivains préférés et ceux que vous n’avez pas l’habitude de lire, mais dont le style littéraire pourra toujours vous enrichir.

2.Lisez de la poésie : partez à la recherche d’images inattendues qui résonnent en vous

Qu’il s’agisse des Contemplations de Victor Hugo ou des poèmes de Marguerite Desbordes-Valmore, la lecture de la poésie permet d’emmener les nouvellistes, scénaristes et romanciers en terres étrangères dont l’inconnu nous ravit. Les images que l’on en y puise nous sortent des clichés que l’on peut aisément reproduire si l’on n’y prend garde. C’est permettre la défamiliarisation de descriptions, situations et dialogues en s’inspirant des combinaisons justes et inattendues que délivre les grands poèmes.

Les roses de Saadi, Marguerite Desbordes-Valmore

J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;

Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes

Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées

Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.

Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.

Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…

Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

3.Exercez-vous !

Procurez-vous des exercices de style, notamment ceux de Raymond Queneau, et entraînez-vous comme un musicien pratique ses gammes. Votre style s’affinera à mesure qu’il aura été exercé et mis à profit de vos ambitions littéraires. Pas de secret révélé, c’est bien l’effort continu qui paie.

4.Bousculez votre manière d’écrire : créez des ruptures au sein de votre souffle littéraire

Tout auteur dispose d’un certain souffle naturel en écriture. Des phrases naturellement courtes ou longues, une certaine taille habituelle de paragraphe (à une ou deux lignes près), un certain ordonnancement des éléments dans ses phrases. Qui, si nous n’y faisons pas attention, varie peu. Trop peu pour créer suffisamment de rythme et captiver le lecteur au fil des pages. Certes, il s’agit surtout d’un axe d'amélioration pour les auteurs en devenir, mais tout écrivain doit le garder en tête au fil de ses œuvres. Il s’agit donc de créer des points de rupture au sein de son souffle naturel pour amener ce fameux rythme. Cette respiration littéraire qui fera votre style par l’alternance d’inspirations et d’expirations, au rythme des figures de style diversifiées, des phrases tantôt nominales tantôt composées de trois propositions circonstancielles, des paragraphes longs d’une demi-page puis un seul, visible, fait d’une phrase.

Mon expérience en tant qu'auteur en devenir

Cela a été un vrai casse-tête pour moi de tenter de définir mon style d’écriture. En tant qu’auteur, toujours en devenir, je m’imaginais ne pas pouvoir comprendre mon style, pouvoir le singulariser avant longtemps. N’est-ce pas après avoir publié une dizaine d’ouvrages que l’on est en droit de s’exprimer sur le sujet ? Bien sûr que non.

Mais je le croyais fermement avant de me pencher avec Caroline Nicolas, Laurie Blanès et Delphine Favario — dans le cadre du cycle Roman de Brandon & Compagnie — sur la question du style. Et ce qui faisait le mien. Car même si on l’affine et on le renforce en continu, pas besoin d’avoir écrit des centaines de nouvelles pour voir émerger son souffle et sa grammaire littéraire bien à soi. Il y a toujours des signes distinctifs.

Caroline Nicolas nous a fait faire un exercice dont je garde un très bon souvenir. Que chacune, par un même court paragraphe que l’on venait d’écrire sur un thème précis, fasse l’effort de l’écrire dans le style de l’autre. Pour se rendre compte des particularités de chacune. Prendre conscience des différences m’a fait percevoir mon style d’écriture avec clarté. Certes, il sera toujours en évolution, mais il est appréciable en tant qu’auteur de pouvoir s’appuyer sur ses fondamentaux, sur son identité littéraire.

Un bon point de départ pour ensuite pouvoir s’améliorer !